La mort à Venise

Thomas Mann, La mort à Venise – Fayard, 1982

Lu du 11 au 15 février 2013

 Mon vote : 4/5 étoiles

  

Tout le monde a connaissance de l'Eros né d’Aphrodite, dieu de l’amour terrestre, un amour qu’on pourrait nommer procréateur ou physique. Mais on oublie souvent qu’il existe aussi un autre Eros, celui qui a uni Ouranos et Gaïa pour donner naissance au monde, c’est-à-dire l’amour créateur ou spirituel.

C'est entre les deux Eros que se trouve à jamais piégé l’artiste, toutes les fois qu'il s'efforce à sublimer le sentiment par l'art. C'est entre les deux Eros que Gustav Aschenbach, le héros de notre histoire, se trouve aussi, pris dans la piège d’une situation qu’il a toujours, jusqu’alors su éviter : celle de se laisser conduire par son cœur, au lieu de sa tête, d’être tenté de choisir le corps à la place de l’esprit, l’éphémère à la place de l’éternel, à savoir, pour utiliser la fameuse dichotomie nietzschéenne, le dionysiaque  à la place de l’apollinien.

« Jamais il n’avait senti la volupté du Verbe plus délicieusement, jamais si bien compris que le dieu Eros vit dans le Verbe… »

"La mort à Venise" ne fait que suivre cette métamorphose d’un artiste célèbre, un classique en vie dont l’œuvre est entrée dans les manuels scolaires, fameux pour son formalisme, sa haute intellectualité, sa limpidité et force, son équilibre et sa rigueur. Un apollinien qui n’a jamais, jusqu'alors, connu l'émotion, la destruction de la passion et le désespoir.

Et "alors" commence quand, à cinquante ans et un peu fatigué, il décide d'aller en vacances. Sa destination - Venise, belle et décadente cité, berceau des arts et refuge des aventuriers, mais à la fois, comme il le redécouvrira bientôt, malade et cupide. Paradis et enfer.

En route, deux scènes prémonitoires : la contemplation d'un « un vieux beau » qui, malgré son âge, s’efforce de se comporter en jeune, ce qui dégoute notre héros, et la traversée dans une gondole « d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils » et dont le gondolier ressemble à un sombre Charron portant sa barque sur Styx.

Et puis, à son hôtel de Venise la rencontre de son destin, le jeune polonais, Tadzio,  qui le fascine sur-le-champ parce qu'il lui suggère « une poétique légende des âges primitifs, rapportant les origines de la beauté et la naissance des dieux. »

Au début, l'attraction est purement esthétique, générant des intellectuelles dialogues intérieures, dans lesquels il lui dévoile, comme jadis Socrate à Phaidros, le secret de la beauté, «...la seule forme de l’immatériel que nous puissions percevoir par les sens et que nos sens puissent supporter.»

Puis, peu à peu, la passion remplace la sereine contemplation: les remords, la honte et le défi le poussent à faire des gestes absurdes et pénibles comme teindre  ses cheveux ou  se maquiller pour cacher son âge et imiter ainsi le "vieux beau" qu'il avait tant méprisé autrefois.

Finalement son choix est facilité d'un rêve ressemblant aux mystères dionysiaques, un rêve qui «commence par de l’angoisse, de l’angoisse et de la volupté (…) mêlée à l’horreur… » où il assiste à des rites étranges, pleins de mouvements saccadés et de sons bizarres. « Et son âme connut le goût de la luxure, l’ivresse de s’abîmer et de se détruire. »

C'est pour ça qu'il choisit la mort, en refusant de partir, bien qu'averti de l'épidémie de choléra. Son refus concerne, en effet, le retour à son ancien soi, à sa gloire et à son prestige, qui lui semblent maintenant de terribles mensonges:

« Mais style et spontanéité, Phaidros, entrainent la griserie et le désir, risquent de conduire celui qui sent noblement à d’effroyables sacrilèges du cœur, encore que son goût d’une beauté sévère les déclare infâmes… c’est à l’abîme que mènent forme et style ; eux aussi – à l’abîme.»

Finalement, c'est de cette image , qu'il s'agit, plutôt que d'une étrange histoire d'amour aux accents pré-marqueziennes, l'image de l'artiste suspendu précairement et éternellement au-dessus de cet abîme entre la vie et l'art, son destin et sa malédiction. 

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