L'Ère du soupçon

Nathalie Sarraute, L'Ère du soupçon - Folio, 1987

Lu du 22 au 28 janvier, 2013

Mon vote: 3|5 étoiles


Je me rappelle même aujourd’hui la façon de juger, avec l’arrogance de la jeunesse, les idées et les œuvres des représentants du nouveau roman, décrétées illisibles et rejetées sans être lues non seulement par moi, mais presque par tous les collègues inscrits avec moi à la section de langue et littérature française à l’Université.

Il est vrai que plus de vingt ans s’étaient déjà écoulés depuis l’apparition du « groupe du minuit » et le postmodernisme avait commencé à avaler sans restriction et sans dégout toutes les vieilles formules romanesques. Avec toutes les nouvelles œuvres fascinantes par leur méli-mélo de styles et de formules, nous avions peu de patience pour ce qu’on jugeait seulement des curiosités littéraires, non loin de la défiance dadaïste.

Vingt ans (de nouveau !) après, je peux reconnaître et apprécier les efforts surtout de définir le territoire du roman dans la même direction que la poésie moderne : par langage, transformé d’instrument en but. Mais le roman ne restera jamais roman sans son action et ses personnages. Même si l’action est fracturée, même si les personnages deviennent des ombres chinoises sur le mur d’une littérature qui s’exerce dans la technique des négations, sans eux on franchit le seuil d'un autre genre littéraire que l’épique. On transforme le roman pas dans un anti-roman, comme disait Sartre, mais dans un non-roman.

Ces considérations à part, le petit volume analyse d’une manière lucide et intéressante le roman, en opposant ses trois aspects : traditionnel- réaliste (de type balzacien), moderne-psychologique (de type proustien) et, évidemment, le nouveau roman. Les quatre essais mettent en évidence les différentes techniques de réaliser les personnages, de construire les dialogues, de faire les descriptions et d'utiliser les procédés stylistiques, sous l’idée que aussi l’auteur que le lecteur actuels vivent dans « l’ère du soupçon » (expression empruntée de Stendhal) se méfiant des anciennes méthodes, qui ne peuvent plus les convaincre et en cherchant de nouvelles. Une technique originale se trouverait « quelque part sur cette limite fluctuante qui sépare la conversation de la sous-conversation. Les mouvements intérieurs, dont le dialogue n’est que l’aboutissement et pour ainsi dire l’extrême pointe, d’ordinaire prudemment mouchetée pour affleurer au-dehors, cherchent ici à se déployer dans le dialogue même. » (p. 121)

Même si ses théories n’ont fait carrière ni créé un mouvement littéraire de durée (car on lit plutôt des considérations sur ces œuvres que les œuvres elles-mêmes), comme tout grand écrivain, Nathalie Sarraute a eu ses prophéties et ses épiphanies. Sa définition du best-seller ainsi que du bon livre restent toujours actuelles :

 « Qu’un livre s’use après avoir servi , voilà qui est naturel et sain. On le jette et on le remplace. » (p. 133)

« …les bons livres sauvent les lecteurs malgré eux. Ces livres, en effet, présentent avec les autres cette différence, qu’on aurait bien tort de considérer négligeable : ils supportent d’être relus. » (p. 136)

No ratings yet - be the first to rate this.

Comments (1)

Commentaires sur Goodreads.com
  • 1. Commentaires sur Goodreads.com | Tuesday, 24 December 2013
S©aP Très beau commentaire, très intéressant!
Jan 28, 2013 12:36PM

Stela Calin Merci, mon ami!
Même si j'ai lu son livre d'essais après un demi-siècle à peu près, je regrette pas de l'avoir fait!

Add a comment

You're using an AdBlock like software. Disable it to allow submit.