La vie est ailleurs

Milan Kundera, La vie est ailleurs. Traduit du tchèque par François Kérel. Postface par François Ricard. Gallimard 1997

Lu du 15 juillet au 4 août 2014

Mon vote : 4/5 étoiles

 

« Le poète régnait avec le bourreau. »

Comme toujours, la simplicité de la prose de Milan Kundera est trompeuse. Sa clarté presque traditionnelle, son style sobre et faux-didactique cachent une ironie acerbe qui désacralise le monde en remettant en question non seulement ses valeurs morales mais aussi ses valeurs esthétiques.

Apparemment, le thème de La vie est ailleurs concerne le rôle de l’artiste dans la société et la justification de l’art engagé. Au moins c’est ce que suggère le titre, qui reprend un des slogans écrits sur les murs de Sorbonne pendant la révolte des étudiants en 1968; c’est ce que suggère le déroulement du récit, qui suit le destin d’un poète dans la Tchécoslovaquie communiste; c’est ce que suggère la structure narrative, en superposant le plan socio-politique, et celui de « l’âge lyrique » (premier titre du roman, allusion à l’afflux de poètes dans la neuve Tchécoslovaquie socialiste). Mais est-il le thème principal, ou seulement un argument déguisé pour mettre en doute la viabilité de la poésie? Car, après la lecture de cet inquiétant roman, un autre slogan de ces temps-là me vient à l’esprit : L’art est mort, ne consommez pas son cadavre.

Conçu comme une biographie parodique, le livre raconte le destin d’un poète, Jaromil, dont le nom, nous sommes informés, signifie celui qui aime le printemps ou est aimé par le printemps. Allusion politique (le printemps de Prague) ou symbolique (l’éternelle renaissance)? Car le destin du héros semble être sous le même signe tragique de tant de poètes célèbres – Pouchkine, Lermontov, Rimbaud, même si son œuvre reste, comme quelqu’un lui dit, « une belle merde » – syntagme qui pourrait d’ailleurs caractériser toute une littérature créée sous le signe du réalisme socialiste.

Et dans une époque où la mort était un sujet presque interdit, l’élégance était un délit politique et le vers libre était considéré subversif, quelle est la place de l’artiste? Doit-il rester en marge de la société, clos dans sa tour d’ivoire et indifférent aux convulsions de l’Histoire, ou aller là où la vie est, muni de son art comme d’une arme infaillible, vu que « La poésie est un territoire où toute affirmation devient vérité »?

C’est cela la première question posée par le roman : y a-t-il une place pour l’artiste dans la société, ou il vaut mieux qu’il soit banni de la cité vu que plus d’une fois dans l’histoire « le temps de l’horreur, c’était aussi le temps du lyrisme! Le poète régnait avec le bourreau. »?

Et pour rester parmi les classiques, voici une deuxième question : y-a-t-il de valeur artistique dans le mimesis ou il est seulement une provocation perpétuelle, incitante, ludique mais dérisoire, une sorte de cache au modèle pour les intellectuels qui s’acharnent à découvrir l’imitation de l’imitation de l’imitation ?

…faut-il que nous nous moquions de Jaromil parce qu’il n’est qu’une parodie de Lermontov? Faut-il que nous nous moquions du peintre parce qu’il imitait André Breton avec son manteau de cuir et son chien-loup? Est-ce qu’André Breton aussi n’était pas une imitation de quelque chose de noble, à quoi il voulait ressembler? La parodie n’est-elle pas le destin éternel de l’homme ?

Dans le fond, dit Kundera encore une fois, l’art n’est qu’une trahison. De la vie réelle, évidemment, que l’artiste remplace narcissiquement avec sa propre image pour mieux se contempler dans le miroir de sa création, pour laquelle a sacrifié la réalité sans remords et sans se rendre compte que le plus souvent ce sacrifice n’est qu’une chute dans le kitsch :

Le dégoût qu'il avait éprouvé de lui-même était resté en bas; en bas il avait senti ses mains devenues moites de terreur et son souffle s'accélérer; mais ici, en haut, dans le poème, il était bien au-dessus de son dénuement…

Placé du point de vue de Satan, comme si bien dit François Ricard dans sa préface, le roman de Kundera met en doute le pouvoir de l’artiste de racheter le monde. En fait, il lui nie une place au monde, en faisant de lui un deus otiosus, si loin de l’affirmation heideggérienne « l’homme habite en poète » 

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